Au cours d’un traitement médical ou d’un essai clinique, la confidentialité est essentielle; une règlementation stricte dicte aux chercheurs ce qu’ils peuvent voir et connaitre de vous. Mais si vos données pouvaient servir – anonymement – à ceux qui cherchent à valider une hypothèse? John Wilbanks se demande si le désir de protection de la vie privée ne ralentit pas les recherches et si l’accès aux données médicales pourrait mener à une innovation des soins de santé.

0:11
J’ai de mauvaises nouvelles, de bonnes nouvelles, et j’ai une mission. La mauvaise nouvelle est que nous tombons tous malade. Je tombe malade. Vous tombez malade. Nous tombons tous malade, mais la vraie question est à quel point tombons-nous malade ? Est-ce quelque chose qui nous tue ? Quelque chose dont nous réchappons ? Quelque chose que nous pouvons soigner ?

0:29
Nous tombons malade depuis le début de l’humanité. Nous avons toujours cherché à expliquer les raisons de ces maladies. Pendant longtemps, c’était les dieux, n’est-ce pas ? Les dieux sont en colère après moi, ou les dieux me testent. Ou, plus récemment, Dieu, au singulier, me punit ou me juge. En cherchant des explications, nous nous sommes rapprochés de la science, avec des hypothèses sur les causes de nos maladies, et en émettant des hypothèses sur ces causes, nous avons aussi cherché à les soigner.

1:00
Voici Avicenne. Il a écrit un livre, il y a plus de mille ans, intitulé « Le canon de la médecine », et les règles qu’il a établi pour tester les médicaments sont en fait très semblables aux règles actuelles. Maladies et médicaments doivent être de même intensité, les médicaments doivent être purs, et, en fin de compte, testés chez l’Homme. En réunissant ces thèmes de récit ou d’hypothèse sur les tests humains, on obtient de beaux résultats, même avant les technologies adéquates.

1:25
Voici Carlos Finlay. Il avait une hypothèse assez excentrique pour son époque, vers la fin du 19e siècle. Il croyait que la fièvre jaune ne se transmettait pas par les vêtements sales. Selon lui, elle se transmettait par les moustiques. Et on s’est moqué de lui. Pendant 20 ans, il a été surnommé « l’homme aux moustiques ». Mais il a réalisé une expérience sur des humains. Il avait une hypothèse et il l’a testée sur des gens. Il a trouvé des volontaires pour aller vivre dans des tentes à Cuba et y contracter volontairement la fièvre jaune. Certaines de ces personnes portaient des vêtements sales et d’autres étaient dans des tentes remplies de moustiques porteurs de la fièvre jaune. Ça a permis de prouver que les poussières magiques sur les vêtements, les fomites, n’étaient pas la cause de la fièvre jaune. Mais nous ne l’avons su qu’après avoir testé sur des gens. Et ces personnes se sont portées volontaires pour ça. C’était ça, avoir la fièvre jaune à Cuba à l’époque. Souffrir sous une tente, dans la chaleur, seul, et certainement mourir. Mais des gens se sont portés volontaires pour ça.

2:25
Ce n’est pas juste un exemple sympa de conception scientifique d’une expérimentation. Ils ont fait ce bel acte. Ils ont signé ce document. C’est un contrat de consentement éclairé. Le consentement éclairé est une idée dont notre société devrait être très fière. C’est ce qui nous différencie des nazis à Nuremberg, l’expérimentation médicale forcée. C’est l’idée que consentir à participer à une étude sans comprendre à quoi on s’engage n’est pas un consentement. C’est ce qui nous protège contre les préjudices, les profiteurs, contre ceux qui voudraient nous leurrer dans une étude clinique que nous ne comprenons pas, ou que nous n’acceptons pas. Alors en assemblant le fil conducteur de cette hypothèse narrative, l’expérimentation chez les humains, et le consentement éclairé, vous obtenez une étude clinique. C’est ainsi que nous faisons le plus gros du travail médical. Peu importe que vous soyez du nord, du sud, de l’est ou de l’ouest. Les études cliniques constituent la base de nos recherches, et si nous devons tester un nouveau médicament, nous le testons sur des gens, nous prélevons du sang, nous réalisons des expériences, et nous recevons un accord pour cette étude, pour être sûr de ne pas pigeonner les gens.

3:29
Mais le monde des études cliniques, bien établi depuis des dizaines d’années si ce n’est 50 ou 100 ans, évolue. Maintenant on peut récolter des informations sur les génomes mais, on l’a vu, nos génomes ne sont pas déterminants. On peut récolter des informations sur notre environnement. Et surtout, on arrive à avoir des informations sur nos choix, car notre santé s’avère être plutôt une interaction entre nos corps, nos génomes, nos choix et notre environnement. Nos méthodes cliniques ne sont pas très adaptées pour étudier ça parce qu’elles se basent sur le concept d’une interaction de personne à personne. Vous interagissez avec votre docteur et vous devenez volontaire pour une étude. Voici mon grand-père. Je ne l’ai jamais rencontré, il tient ma mère, et ses gènes sont en moi. Ses choix ont coulé en moi. Il était fumeur, comme la plupart des gens de son époque. Voici mon fils. Les gènes de mon grand-père se retrouvent donc en lui, et mes choix vont influer sur sa santé. La technologie qui sépare ces deux images est immense, mais la méthodologie des études cliniques n’a pas beaucoup évolué au cours de cette période. Nous avons juste de meilleures statistiques. Les méthodes pour obtenir des consentements éclairés se sont précisées après la seconde guerre mondiale, environ à l’époque de cette photo. C’était il y a 70 ans, et la manière dont nous récoltons des consentements éclairés, cet outil créé pour nous protéger contre les préjudices, crée désormais des réserves. Les données collectées pour le cancer de la prostate ou pour les essais sur Alzheimer vont dans des réserves et ne peuvent être utilisées que pour le cancer de la prostate ou pour la recherche sur Alzheimer. Elles ne peuvent pas être mises en réseau, ni intégrées, ni utilisées par des personnes non accréditées. Un physicien ne peut y avoir accès sans remplir des papiers. Un ingénieur informatique ne peut y avoir accès sans remplir des papiers. Les ingénieurs informatiques ne sont pas patients. Ils ne remplissent pas des papiers.

5:20
Ceci est un accident. Nous avons crée ces outils pour nous protéger contre les préjudices, mais ils nous protègent désormais de l’innovation. Ce n’était pas le but. Ce n’était pas l’objectif. C’est, si vous voulez, un effet secondaire de la force que nous avons créée pour notre bien. Et, en y réfléchissant, le plus déprimant c’est que Facebook ne changerait jamais quelque chose d’aussi important qu’un algorithme publicitaire avec un échantillon aussi petit qu’un essai clinique de Phase III. Nous ne pouvons pas récuperer les informations de tests antérieurs en vue d’obtenir des échantillons statistiquement significatifs.

5:58
Et c’est nul, non? 45% des hommes seront atteints d’un cancer. 38% des femmes auront un cancer. 1 homme sur 4 décède du cancer. 1 femme sur 5 décède du cancer, aux Etats-Unis du moins. Sur 4 médicaments prescrits pour le cancer, 3 sont inefficaces. C’est un sujet qui me touche personnellement. Ma soeur a survécu au cancer. Ma belle-mère a survécu au cancer. Le cancer est une plaie. Et quand on l’a, on n’a pas vraiment d’intimité dans un hôpital. La plupart du temps, vous êtes nu. Des gens que vous ne connaissez pas viennent, vous regardent, vous touchent et vous triturent. Quand je dis à ces survivants du cancer que l’outil créé pour les protéger empêche leurs données d’être utilisées, d’autant plus que seulement 3 à 4% des personnes atteintes d’un cancer participent aux études cliniques, leur réaction n’est pas « Merci, mon Dieu, de protéger ma vie privée. » C’est un scandale d’avoir ces informations et de ne pas pouvoir les exploiter. C’est aussi un accident. Le coût humain et financier est énorme. Les Etats-Unis consacrent 226 milliards par an au cancer. 1 500 personnes meurent chaque jour aux Etas-Unis. Et ça empire.

7:06
Donc la bonne nouvelle est que certaines choses ont changé, et le changement majeur est que nous pouvons désormais nous évaluer, domaine jusque là réservé au système de santé. Beaucoup parlent d’un catalyseur numérique. Je préfère le voir comme une trainée de poussière derrière mon fils. On peut se retourner, attraper cette poussière et en apprendre beaucoup sur notre santé, et si nos choix font partie de notre santé, ce que nous mangeons est un aspect très important de notre santé. Vous pouvez faire une chose très simple, prenez une photo de votre nourriture, et si assez de gens le font, nous pourrons en apprendre beaucoup sur la manière dont notre alimentation affecte notre santé. Un point intéressant est que – voici une application iPhone « The eatery » – nous pensons que notre pizza est plus saine que celle des autres. N’est-ce pas? (Rires) Ce résultat peut sembler futile, mais c’est le genre d’étude qui prenait des années et coûtait des milliers de dollars au système de santé. Elle a été réalisée en 5 mois par une jeune société de 2 personnes. Je n’ai pas d’intérêt financier ici.

8:03
Mais plus sérieusement, nous pouvons faire établir nos génotypes et même s’ils ne sont pas déterminants, ils nous donnent des indices. Je peux vous montrer les miens. C’est juste des A, T, C et G. Voilà l’interprétation. Comme vous pouvez le voir, j’ai un risque de cancer de la prostate de 32%, un risque de psoriasis de 22% et 14% pour Alzheimer. Donc, si vous êtes généticien, vous paniquez, vous vous dites « Oh mon Dieu, vous avez dit à tout le monde que vous êtes porteur de l’allèle ApoE E4? Mais ça ne va pas!? » Quand j’ai eu ces résultats, j’ai été voir des médecins et il m’ont dit de ne pas en parler, mais « Est-ce que ça va aider à me soigner quand j’aurai cette maladie? » Et personne n’a pu me répondre que oui. Je vis dans le monde du web, où partager amène de belles choses, pas du mal. J’ai donc commencé à mettre ça dans mes diapos, et je suis devenu encore plus désagréable, j’ai été voir mon docteur et je lui ai dit « En fait, j’aimerais avoir mes analyses sanguines. Merci de me les rendre. » Et voici mes derniers résultats. Vous voyez, mon taux de cholestérol est élevé. Le taux de mauvais cholestérol est élevé, et mes analyses du foie ne sont pas bonnes, mais c’est parce que j’étais à un repas avec beaucoup de bon vin la veille de l’examen. (Rires) Vous voyez que cette information est inclassable. C’est comme cette photo de mon grand-père tenant ma mère, du point de vue des données. J’ai dû aller dans le système pour la trouver.

9:18
Donc ce que je propose maintenant c’est de nous retourner pour attraper cette poussière, de chercher en nous notre génotype, d’aller dans les archives médicales pour y prendre notre dossier, et de l’utiliser pour construire ensemble une réserve commune. On parle beaucoup de réserves ici et là, partout, non? Une réserve commune n’est rien de plus qu’un bien commun construit à partir de nos biens privés. On le fait volontairement, en utilisant des outils licites standardisés, avec des technologies standardisées. C’est tout ce que ça veut dire. C’est quelque chose que nous construisons ensemble car nous pensons que c’est important.

9:53
Une réserve de données est quelque chose de vraiment unique car on la crée avec nos propres données. Même si beaucoup aiment la confidentialité comme mode de contrôle pour les données, s’ils sont obsédés par la vie privée, au moins certains d’entre nous préfèrent le partage comme forme de contrôle. Et ce qui est remarquable avec ces réserves numériques c’est qu’on a pas besoin d’avoir un pourcentage élevé si votre échantillon est assez grand pour générer quelque chose d’immense et beau. Peu de programmeurs créent des logiciels gratuits mais nous avons le serveur Apache. Peu d’utilisateurs de Wikipédia écrivent des articles, mais ça marche. Tant que certaines personnes aiment le partage comme forme de contrôle, nous pouvons construire une réserve si nous en parlons autour de nous. En biologie, les chiffres sont encores meilleurs. Vanderbilt a conduit une étude en demandant aux gens s’il pouvait leur prendre un échantillon biologique, leur sang, et les partager dans une banque de donnée biologique. Seulement 5% ont refusé. Je viens du Tennessee. Ce n’est pas l’Etat le plus scientifique des Etats-Unis. (Rires) Mais seulement 5% ont dit non. Les gens aiment donc partager, si on leur en donne le choix et l’opportunité.

10:53
Ça m’obsède car en dehors de raisons familiales évidentes, je passe beaucoup de temps avec des mathématiciens, et ils sont attirés par les données parce qu’ils peuvent en déduire des choses. Ces corrélations ne sont pas forcément les agents causaux, mais les maths de nos jours sont comme une panoplie géante d’outils électriques que nous laissons au sol, non reliés à la santé, alors que nous utilisons des scies à main. Si nous partageons beaucoup de génotypes, de résultats, de choix de vie, et de données sur l’environnement, nous pourrons faire émerger des corrélations entre variations personnelles subtiles, choix et la santé résultant de ces choix. Nous avons accès à une infrastructure « open-source » pour le faire. Sage Bionetworks, une organisation à but non lucratif, a créé un système mathématique gigantesque qui attend des données, mais il n’y en a pas.

11:50
Alors, c’est ce que je fais. J’ai commencé ce que nous pensons être la première étude scientifique intégralement numérique, auto-participative, sans limites, mondiale, aux normes éthiques dans laquelle vous pouvez renseigner vos données. Si vous attrapez cette poussière derrière vous, si vous recherchez votre génome, si vous trouvez et récupérez vos dossiers médicaux, vous pourrez donner votre consentement éclairé en ligne – parce que cette donation aux réserves doit être volontaire et éclairée. Vous pouvez télécharger vos données pour qu’elles soient utilisables par les mathématiciens pour cette grande étude de données. Le but est d’en obtenir 100 000 la première année puis 1 million sur 5 ans afin d’avoir des tranches suffisamment représentatives pour pouvoir les comparer aux tests moins étendus d’études traditionnelles afin d’en faire ressortir les corrélations subtiles entre les variations qui nous rendent uniques et les modèles de santé vers lesquels nous devons évoluer, en tant que société.

12:52
J’ai passé beaucoup de temps sur d’autres réserves. J’été là aux débuts du web. J’étais là aux débuts des creative communs, et les quatre choses qu’elles ont en commun, elles sont toutes très simples. Si vous allez sur ce site web pour participer à cette étude, ça ne sera pas compliqué. Mais ce n’est pas simpliste. Elles sont intentionnellement faibles car on peut toujours ajouter du pouvoir et du contrôle à un système, mais rarement les lui enlever par la suite. Etre simple ne veut par dire simpliste, et être faible ne veut pas dire faiblesse. Ce sont des qualités du système.

13:27
« Open » ne veut pas dire sans argent. Les systèmes fermés, les sociétés, dégagent de grands bénéfices sur l’open web, et c’est une des raisons pour lesquelles ces open webs existent, parce que les sociétés ont investi dans l’accessibilité du système. Tout cela fait partie de l’étude clinique que nous avons créee, vous pouvez donc venir, si vous avez plus de 14 ans et si vous voulez signer un contrat disant, « Je ne vais pas être un idiot », et puis c’est bon. Vous pourrrez commencer à analyser les données. Il vous faut aussi résoudre un CAPTCHA. (Rires) Si vous souhaitez bâtir des structures organisationnelles, c’est ok. Il faut juste donner son consentement, donc si vous n’adhérez pas à ces termes, vous ne pouvez pas nous rejoindre. C’est le principe des réserves en général que nous tentons d’appliquer aux données de la santé. Aussi, avec ces systèmes, il ne faut qu’un petit nombre de personnes totalement insensées travaillant ensemble pour les créer. Il a fallu peu de gens pour créer et faire perdurer Wikipédia tel que c’est. Mais nous ne sommes pas censés être déraisonnables en matière de santé. Je hais ce mot « patient ». Je n’aime pas être patient quand les systèmes ne marchent pas, et quand les systèmes de santé ne marchent pas. Je ne parle pas de politique de la santé, je parle de la manière scientifique dont nous abordons la santé. Je ne veux pas être patient. Et je vous demande de ne pas être patient. J’aimerais que vous tentiez vraiment, quand vous rentrerez chez vous, de trouver vos dossiers. Vous serez choqués, offensés, et certainement indignés de la difficulté pour les avoir. Mais j’espère que c’est un défi que vous relèverez, et peut-être partagerez. Peut-être pas. Si vous n’avez personne dans votre famille qui soit malade, vous ne serez peut-être pas déraisonnable. Mais si c’est le cas, ou si vous avez été malade, alors peut-être le ferez vous. Nous pourrons faire une expérience, dans les mois à venir, qui nous permettra de connaître le nombre exact de personnes insensées. C’est le réseau Athena Breast Health. C’est une étude sur 150 000 femmes en Californie, et ils enverront tous les résultats aux participants dans un format facilement téléchargeable dans l’étude que j’ai mise au point. Nous saurons alors avec précision combien acceptent d’être déraisonnables.

15:31
Je finirai donc par ceci, la plus belle chose que j’ai apprise depuis que j’ai quitté mon emploi il y a environ 1 an pour me consacrer à ça, c’est qu’il faut juste quelques uns d’entre nous pour arriver à des résultats spectaculaires. Il suffit de vouloir être déraisonnable, et le risque encouru n’est pas celui qu’ont pris les 14 hommes pour la fièvre jaune. C’est juste de se retrouver numériquement nu en public. Vous en savez ainsi plus sur moi et ma santé que je n’en sais sur vous. C’est désormais asymétrique. Se retrouver nu, tout seul, peut être assez terrifiant. Mais se mettre nu en groupe, volontairement, est plutôt beau. Nous n’avons pas besoin de tous le faire. Juste certains d’entre nous. Merci (Applaudissements)

SOURCE

Morgan REMOLEUR

Passionné par le digital, Morgan est un Pharmacien entrepreneur innovant au plus près des patients. Industriel de formation, Internet par passion, Business developer pour partager l'innovation. "Je suis intimement convaincu que le digital et le big data vont révolutionner tous les métiers à la fois sur un plan technique dans la collecte des données, pratique pour la relation client et éthique avec le besoin de régulation."

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *